Effondrement: Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie (Upheaval)

Par Jared Diamond

L’histoire du monde est truffée de récits retraçant de grandes crises nationales et c’est ce que l’auteur aborde dans son livre Effondrement. Biologiste, géographe, linguiste et historien, Jared Diamond analyse plusieurs pays modernes ainsi que des sociétés du passé, révélant ainsi comment certains problèmes ont émergé à maintes reprises et comment, plusieurs fois déjà au cours de l’histoire, une mauvaise gestion par les sociétés de leur milieu a pu conduire à leur effondrement, ou leur en a fait courir le risque.

Le passé est une banque de données dans laquelle nous pouvons puiser pour aller de l’avant. Ainsi, en étudiant le passé des sociétés qui étaient autrefois si puissantes et qui ont fini par disparaître ou qui ont réussi à surmonter leurs problèmes, nous pouvons en tirer de précieuses indications pour faire face à notre situation actuelle, qui est le risque d’un effondrement mondial.

Pour comprendre cela et pour prendre en considération l’effondrement d’une société, Jared Diamond distingue 5 facteurs :

  • Les dommages environnementaux ;

  • Les changement climatiques ;

  • L’hostilité des voisins ;

  • Les relations avec les partenaires commerciaux ;

  • Les réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux.

L’auteur a donc analysé plusieurs sociétés à partir de ces 5 facteurs. Nous allons voir dans ce résumé quelques-unes de ces sociétés.

Vous découvrirez en particulier :

  • Que la résolution d’une crise nécessite des changements sélectifs ;

  • Qu’une crise, aussi néfaste soit elle, peut aboutir à des changements durables et positifs.

Chapitre 1 — Résoudre une crise

Nous sommes tous amenés un jour à faire face à une crise dans notre vie. Elle survient généralement lors de grandes transitions de la vie. Pour se sortir donc d’une telle situation, nous devons faire un changement sélectif. Ceci est également le cas pour les sociétés.

Un changement sélectif signifie qu’il faut d’abord déterminer quel est le problème, puis identifier ce qui doit changer et ce qui ne doit pas changer. Ainsi, que ce soit pour nous-même ou pour une société, l’évaluation de base a faire pour trouver une solution et aller de l’avant est essentiellement la même.

Les crises peuvent avoir des causes diverses, elles peuvent être soudaines ou bien elles peuvent se développer progressivement. C’est ce qui arrive souvent lorsque nous refusons continuellement de modifier notre comportement pour correspondre à un environnement changeant. Dans ces deux cas, une crise est généralement le signe que l’approche actuelle ne fonctionne pas aussi bien qu’elle devrait. Elle doit donc être modifiée.

Qu’il s’agisse d’une crise progressive ou immédiate, personnelle ou nationale, l’auteur a identifié 12 facteurs qui contribuent souvent à trouver une solution :

  • Reconnaître la crise elle-même ;

  • Accepter la responsabilité de répondre à la crise ;

  • Distinguer les choses qui doivent changer de celles qui sont si importantes qu’il ne faut pas s’en mêler. Il s’agit du changement sélectif ;

  • Obtenir de l’aide de sources extérieures ;

  • Se renseigner sur les méthodes que d’autres ont utilisées pour répondre à des crises similaires ;

  • Reconnaître une identité personnelle ou nationale ;

  • Entreprendre une auto-évaluation honnête ;

  • Reconnaître et tirer des enseignements de la façon dont vous avez géré les crises passées ;

  • Faire preuve de patience face à un échec ;

  • Faire preuve de flexibilité ;

  • Identifier vos valeurs fondamentales ;

  • Déterminer les contraintes qui pèsent sur votre capacité à mettre en œuvre des changements sélectifs.

L’auteur distingue également deux approches permettant de surmonter une épreuve. Il s’agit de l’approche « bottom up » et de l’approche « top down ».

  • L’approche « bottom up » :

Cette approche permet à des groupes relativement restreints de percevoir l’importance de remédier à un problème. Chaque personne a directement conscience de retirer un avantage au fait de changer son comportement. Ce fut le cas pour de petites îles du Pacifique comme Tikopia.

  • L’approche « top down » :

Cette approche fut surtout fructueuse pour des sociétés de taille plus importante, avec une organisation politique réellement structurée, car elle a permis de faire prendre conscience à chacun de la nécessité de changer de comportement, malgré le nombre élevé de personnes concernées. Il s’agit du pouvoir d’inverser les tendances en déployant des outils juridiques à chaque étage de la hiérarchie sociale et politique du pays. Ce fut le cas pour le Japon.

Par la suite, nous verrons comment certaines sociétés ont pu résoudre leur crise en utilisant ces méthodes. Mais également pourquoi certaines civilisation passés n’ont pu le faire et les conséquences que cela a eu.

Chapitre 2 — Les sociétés du passé

Malheureusement certaines grandes civilisations n’ont pu résoudre leur crise par le passé, ce qui a engendré l’effondrement de leur société. Ce fut le cas pour l’île de Pâques, les Mayas, les Vikings et bien d’autres.

L’île de Pâques, grande de 171 km2, est la parcelle de terre la plus isolée du monde. Lors de sa découverte par Jacobs Roggeveen, l’île n’avait plus un seul arbre et plus aucune espèce animale autre que le poulet domestique. Mais la quantité et la taille des statues suffisaient à indiquer que la population avait été plus nombreuse qu’à son arrivée.

Pourtant, malgré une colonisation plutôt bien préparées par des Polynésiens, l’île était isolée et manquait de poissons et d’eau potable. Les habitants vivaient donc de l’agriculture et s’alimentaient essentiellement de poulet et de jus de canne à sucre. L’île, aujourd’hui stérile, était une forêt subtropicale constituée de grands arbres et de taillis qui ont servi à acheminer les pierres et à fabriquer de la corde pour leur remorquage. Les quelques rares poissons se firent plus rares encore, les oiseaux de mer disparurent, les fruits des arbres n’existaient plus, et les rats se multiplièrent. Le bois commença à manquer pour ériger les statues mais aussi pour faire à manger et pour se chauffer.

Les conséquences furent la famine et une chute démographique dramatique qui firent tomber la population dans le cannibalisme. Les clans commencèrent à se monter les uns contre les autres. Ce n’est donc pas le changement climatique qui a causé l’effondrement de l’île, mais le fait que l’île était isolée dans l’océan et que les habitants n’avaient nulle part où aller, ni personne vers qui se tourner pour obtenir de l’aide.

L’effondrement des mayas fut tout aussi tragique. Cette civilisation qui était la plus avancée du Nouveau Monde fut envahi par les Espagnols et l’évêque Diego de Landa. Ce dernier brûla tous les manuscrits mayas qu’il put trouver. Les Mayas connurent deux effondrements. Le premier fût en 800 après J.-C. Il y avait peu d’animaux sur leurs terres. C’était un peuple doux et pacifique, qui se nourrissait à 70% de maïs. C’est pourquoi, lorsqu’ils furent agressés par des ennemis, les mayas manquaient de protéines dans leur régime et d’animaux de trait qui les auraient aider à affronter l’ennemi. Ils connurent également des sécheresses successives et une partie de la population mourut de faim ou de soif.

Par la suite, le deuxième effondrement fut la conséquence des dégâts causés à l’environnement, de la déforestation, des changements climatiques, des rapports hostiles avec les voisins, les facteurs politiques et des rois préoccupés par leur pouvoir personnel. L’extrême passivité des rois mayas face aux menaces bien réelles pesant sur leur société fut le choc qui causa l’effondrement final.

Heureusement, des sociétés anciennes surent faire face à leurs problèmes écologiques. Par les deux approches : bottom-up ou top-down.

Chapitre 3 — La Finlande

La crise de la Finlande a commencé avec la Russie et s’est compliquée pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle s’est donc passée dans les années 30 et 40. Celle-ci était surtout dû à sa géographie, car sa grande frontière était partagée avec la Russie.

Pendant longtemps, la Finlande n’a pas été une nation indépendante. C’est en 1917 pendant la révolution russe que celle-ci affirma son indépendance. Après une guerre civile précoce, la Finlande devint une démocratie capitaliste libérale, ce qui rendit difficile sa relation avec la Russie soviétique. Mais c’est en 1939 que la crise commença sérieusement, alors que la région se dirigeait tout droit vers la Seconde Guerre mondiale.

Alors que la menace d’une expansion allemande était imminente, le dirigeant soviétique Joseph Staline exigea le droit d’établir des bases militaires soviétiques et des lignes de transport à travers quatre pays qui se trouvaient entre l’Allemagne et la Russie, dont la Finlande. Celle-ci refusa.

Ce qui conduit à une attaque soviétique contre la Finlande le 30 novembre 1939, précipitant ce que l’on appelle la Guerre d’hiver. Malgré le fait que les forces finlandaises ne possédaient aucun des chars et des avions que possédaient les Soviétiques et qu’elles étaient en infériorité numérique, ils surent limiter au maximum les pertes de territoire et ont rendu la guerre d’hiver extrêmement coûteuse pour les Russes.

Alors qu’au début de la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques reprirent leurs bombardements sur la Finlande, celle-ci devient “co-belligérante” avec l’Allemagne, mais pas “alliée”. Ce qui la fit refuser de livrer ses citoyens juifs lorsque l’Allemagne le lui demanda ou encore de soutenir les troupes allemandes à Leningrad.

Alors que la guerre touchait à sa fin, le pays n’était pas encore sorti de sa crise. Comment cela a-t-il donc été possible ?

Pour faire simple, la Finlande a dû faire des changements sélectifs concernant ses relations étrangères avec la Russie.

En effet, une fois la guerre terminée, elle a dû verser des réparations à la Russie à hauteur de 300 millions de dollars sur six ans. Ce fut beaucoup d’argent pour la Finlande en 1945, mais c’est cette partie de crise qui l’a forcé à trouver des moyens de s’industrialiser et de gagner des revenus.

Bien que la Seconde Guerre mondiale et la Guerre d’hiver aient laissé la Finlande très endommagée et avec 100 000 victimes, c’est en défiant la demande de la Russie et en subissant ces pertes qu’ils ont pu rester indépendants, contrairement aux nombreuses autres nations d’Europe de l’Est.

Il était également évident que la Finlande ne pouvait pas changer sa situation géographique, ce qui signifie que l’un des changements sélectifs serait une nouvelle politique étrangère envers la Russie.

En ouvrant une communication franche et honnête avec la Russie, la Finlande a compris que les préoccupations de la Russie concernaient principalement la stratégie et la sécurité. Si la Russie pouvait faire confiance à la Finlande et se sentir en sécurité, alors une relation pacifique et mutuellement bénéfique pourrait être possible.

Ainsi, non seulement la Finlande versa ses 300 millions de dollars de réparations à la Russie, mais elle recueillit ces fonds grâce à un processus d’industrialisation et de commerce, devenant en quelque sorte un gardien de la paix entre ses partenaires commerciaux de l’Ouest et la Russie. Entre-temps, elle est également devenue l’un des principaux partenaires commerciaux de la Russie.

Chapitre 4 — Le Japon

La crise au Japon a, elle, été dû à la modernisation du monde. En 1853, alors que les États-Unis étaient au milieu d’une expansion, de nouveaux ports de la côte ouest sont devenus des comptoirs commerciaux très fréquentés. Il était donc nécessaire de disposer de ports sûrs pour que les bateaux américains puissent se ravitailler en carburant le long de leurs routes commerciales dans l’océan Pacifique.

C’est pourquoi, le commodore américain Matthew C. Perry est arrivé au Japon le 8 juillet 1853. Il avait avec lui les exigences du président américain Millard Fillmore, qui comprenaient l’accès des États-Unis à certains ports japonais. Si le Japon n’était pas prêt à répondre à cela un an plus tard, il subirait des conséquences désagréables.

Alors que pour les Japonais, cette évolution n’était pas satisfaisante et irrespectueuse, la décision de réagir à cette situation s’est rapidement transformée en crise pour le Japon.

En effet, Perry revint en 1854 avec neuf navires de guerre américains, et un accord fut conclu pour ouvrir deux ports américains. Les opinions des dirigeants japonais sur la manière de procéder à partir de là furent mitigés. Car même si l’accord était déshonorant, car il ne présentait aucun avantage réel pour le Japon, beaucoup pensaient aussi qu’il était imprudent de croire que le Japon pouvait rester isolé dans un monde en voie de modernisation.

En 1866, un nouveau dirigeant est arrivé au pouvoir et a rapidement mis en œuvre une campagne de réforme visant à moderniser le Japon. Pourtant, certains voulaient encore traiter tout étranger, ainsi que tout Japonais travaillant avec un étranger, comme un ennemi. Ce conflit a donc conduit à un coup d’État en 1868, ainsi qu’à une guerre civile qui a finalement abouti à l’installation d’un nouvel empereur de premier plan, et à l’avènement de ce que l’on appelle aujourd’hui l’ère Meiji.

Mais après le coup d’État de 1868 qui a amené l’ère Meiji, les nouveaux dirigeants japonais ont rapidement réalisé que les anciens avaient raison. Il était impossible, dans leur position de nation insulaire dans le Pacifique et dans un contexte de commerce international croissant, d’empêcher le reste du monde d’entrer en contact avec eux. Le Japon devait se développer et se moderniser de manière à pouvoir être un acteur respecté sur la scène mondiale.

Ainsi pour changer cela, le Japon commença à procéder à des changements sélectifs qui allaient finir par le transformer en une puissance mondiale respectée. Le pays commença à envoyer ses étudiants dans des écoles occidentales, apprendre comment la Grande-Bretagne fabriquait ses navires militaires, et à se tourner vers l’Allemagne comme guide pour la rédaction de leur propre constitution et la transition vers une société fondée sur l’État de droit. Le Japon prit également l’Allemagne comme modèle pour la gestion d’une armée, tout en se tournant vers la Grande-Bretagne pour la gestion de sa marine.

Malgré tous ces changements, la nation est restée fidèle à ses traditions culturelles. Certes, ils avaient intégré les connaissances occidentales en matière militaire et de gouvernement, et cette influence occidentale s’était étendue pour influencer l’habillement, l’éducation, le droit et l’économie du Japon. Mais les Japonais avaient adapté toutes ces choses à leur propre société, aux circonstances et à leurs traditions.

C’est donc dans cet esprit de modernisation et de patience que leur force s’est accru de 1904 à 1905, battant ainsi les Russes à la bataille du détroit de Tsushima. C’était la première bataille militaire du Japon contre une puissance occidentale, et cette victoire signifiait qu’ils étaient effectivement une puissance mondiale sur laquelle il fallait compter.

Chapitre 5 — Le Chili

La crise du Chili eu lieu après l’élection du candidat centriste Salvador Allende. En effet, il décida de mettre en place une politique marxiste, qui consistait à nationaliser les mines de cuivre du pays. Ce processus a essentiellement eu pour effet de chasser les investisseurs américains sans les dédommager pour les 49 % d’intérêts qu’ils détenaient dans les sociétés minières de cuivre chiliennes.

Les États-Unis n’étaient pas contents de cette situation, ainsi que les Chiliens locaux, car la politique d’Allende a provoqué un tarissement de l’aide étrangère tout en générant des grèves des travailleurs, des pénuries alimentaires et de l’inflation.

Alors qu’Allende commençait à être accompagné par des gardes du corps armés en permanence, la violence éclata dans les rues avec des manifestations de droite menaçant de provoquer un coup d’État violent. En effet, certains Chiliens croyaient qu’un coup d’État était inévitable, mais peu de gens auraient pu s’attendre à l’extrême violence qui suivit.

Le 11 septembre 1973, une junte, c’est-à-dire une faction politique, ayant le contrôle de l’armée chilienne, prit le pouvoir. C’est durant cette période qu’Allende se suicida. L’armée procéda alors au rassemblement de milliers de partisans de gauche et les soumit à des tortures extrêmes avant de les tuer.

Au début, la junte avait prévu de partager le pouvoir entre un groupe de généraux militaires. Cependant, le général qui fût le premier à prendre le contrôle, Augusto Pinochet, utilisa son pouvoir pour s’assurer qu’il n’aurait jamais à abandonner le contrôle.

La réponse du Chili à sa crise mis en évidence le paradoxe d’une économie en amélioration sous un régime oppressif.

En effet, malgré les horreurs qui se poursuivaient, de nombreux Chiliens de la classe moyenne, de droite et du centre en vinrent à considérer favorablement le régime de Pinochet. La junte avait mis en place des changements sélectifs qui ont permis de redresser l’économie en difficulté.

En 1975, Pinochet mis l’économie chilienne entre les mains des Chicago Boys, un groupe d’économistes qui avaient étudié à l’université de Chicago et appris les tenants et aboutissants du libre-échange et de la libre entreprise. Ils reprivatisèrent les mines de cuivre du Chili, réouvrirent ses portes aux investissements étrangers, assouplirent ses réglementations et réduisirent l’inflation de 600 à 9 %, tout en faisant croître l’économie d’environ 10 % chaque année.

Malgré tout, des inégalités sociales s’accentuaient à mesure que les familles des classes moyennes et supérieures prospéraient, tandis que les pauvres s’appauvrissaient encore davantage. Finalement, en 1989, une coalition de partis politiques appelée “Non” réussit à écarter Pinochet du pouvoir, bien que le spectre de Pinochet se soit avéré plus difficile à effacer. En effet, avant de partir, il s’était fait sénateur à vie et avait modifié la constitution pour y ajouter un certain nombre de dispositions qui permettaient aux militaires et au parti de droite de rester forts, quel que soit le responsable politique à la tête de l’État.

Après le départ de Pinochet, l’économie continua de s’améliorer. Il eut davantage d’accords de libre-échange avec les pays de l’UE et les États-Unis, et les droits de douane à l’importation ont furent réduits de 3 % en moyenne, soit le taux le plus bas au monde en 2007. Le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté passa de 24 % sous Pinochet à 5 %.

Finalement, ce que nous pouvons voir avec l’exemple du Chili, c’est que la polarisation politique et le refus de compromis peuvent déboucher sur la tyrannie. Mais aussi qu’un gouvernement tyrannique peut apporter des changements sélectifs pour redresser sa situation.

Chapitre 6 — L’Indonésie

Tout comme la Finlande, l’indépendance de l’Indonésie est relativement récente. Vers 1910, un mouvement d’indépendance croissant commença, après des années de luttes de pouvoir colonialistes avec les Portugais, les Britanniques et les Néerlandais. Il a atteint son apogée lorsque l’Indonésie a déclaré son indépendance en 1945.

Mais cette transition vers la démocratie ne se fit pas dans la douceur.

En effet, d’un côté il y avait le président fondateur, Sukarno, qui établit ce qu’il appela une “démocratie guidée”. Dans un même temps, il s’établit comme président à vie et maintint l’Indonésie fermée à l’influence occidentale.

De l’autre côté, il y avait Suharto, qui s’était retrouvé à la tête de l’armée lors d’une crise qui s’est rapidement dénouée et qui a semé la confusion, le 30 septembre 1965. Cette crise était dû à une faction de l’armée qui sympathisait avec les communistes, et qui s’en étaient est pris à sept généraux militaires, corrompus à leurs yeux et impliqués dans un complot élaboré pour saper le gouvernement.

Finalement, six des sept généraux firent tués et ce sont les communistes qui furent tenus pour responsables. Il est possible que tout cela ait servi de prétexte à l’armée pour exterminer l’élément communiste en Indonésie, car c’est précisément ce qui s’est passé ensuite : entre un demi-million et deux millions de personnes furent tuées dans un massacre orchestré par l’armée.

À la suite de cela, Sukarno a progressivement perdu le contrôle de l’Indonésie au profit de Suharto, de plus en plus puissant. Sukarno était un président de gauche qui avait des sympathies pour la Chine, et il avait retiré l’Indonésie de l’ONU et l’avait éloignée des intérêts occidentaux. Dans le cadre de sa politique, la monnaie indonésienne avait perdu 90 % de sa valeur.

C’est en 1968, que Suharto évince officiellement Sukarno et devient le nouveau président. Par la suite, il ramène l’Indonésie à l’ONU et aligne ses intérêts sur ceux des investisseurs occidentaux.

Malgré la corruption du régime de Suharto, ils ont équilibré le budget et réduit la dette et l’inflation tout en attirant les investissements étrangers et le commerce autour de leurs ressources pétrolières et minérales. Comme le Chili, l’Indonésie montre ce qui se passe lorsque la démocratie ne permet pas de compromis politique, mais elle montre aussi qu’un changement sélectif et le recours à des modèles extérieurs peuvent sortir une nation de la crise.

Chapitre 7 — Allemagne

L’Allemagne de l’après-guerre souligne les avantages qu’il y a à s’éloigner du contrôle autoritaire et à accepter le soutien de l’étranger.

En 1945, l’Allemagne était couverte de décombres et divisée en deux. Des millions de personnes étaient mortes, et des millions d’autres étaient traumatisées et déplacées à jamais par la guerre. Puis, en 1949, la République démocratique allemande a été officiellement fondée en Allemagne de l’Est. Cependant, beaucoup ont considéré que le nom de ce gouvernement n’était qu’un mensonge, tout comme la soi-disant “République populaire démocratique” de l’actuelle Corée du Nord. Les habitants de l’Est ont fui vers l’Allemagne de l’Ouest jusqu’à ce qu’un mur empêchant la libre circulation entre les deux parties soit érigé en 1961.

L’Allemagne a été divisée en partie pour empêcher la nation de s’industrialiser au point de pouvoir déclencher une nouvelle guerre. Mais, dans les années 1950, il est devenu clair pour l’Ouest que la véritable menace de guerre n’était pas l’Allemagne, mais la Russie soviétique. En fait, l’Europe avait besoin d’une Allemagne de l’Ouest forte pour faire contrepoids à la menace soviétique, de sorte que cette nation fût ajoutée au plan Marshall qui aidait les autres nations européennes à se remettre de la Seconde Guerre mondiale.

L’Allemagne de l’Ouest créa également une nouvelle monnaie, le Deutsche Mark, et rejoint le marché libre. En 1969, un changement encore plus sélectif eut lieu après que Willy Brandt soit devenu le premier chancelier de gauche de l’Allemagne de l’Ouest. Une série de réformes fût promulguée pour promouvoir les droits des femmes et rendre l’Allemagne de l’Ouest moins autoritaire.

Mais surtout, Brandt se lança dans une campagne de relations étrangères dans laquelle il demanda pardon à la Pologne et aux autres pays du bloc de l’Est. Ce n’était pas seulement judicieux, c’était pratiquement inédit. Imaginez un président américain qui plie le genou pour demander pardon au peuple vietnamien, ou un président japonais qui demande pardon à la Corée. Il est essentiel de noter que les excuses de Brandt n’étaient pas seulement un acte politique, mais qu’elles ont été reçues comme étant honnêtes et sincères.

L’exemple de l’Allemagne de l’après-guerre met en évidence de nombreux facteurs qui peuvent rendre un changement sélectif si efficace. Par-dessus tout, sa réussite a consisté à évaluer honnêtement le problème et à accepter la responsabilité plutôt que de jouer le rôle de la victime. Mais l’Allemagne de l’Ouest a également fait preuve de patience et de flexibilité ; les politiques mises en œuvre dans les années 60 et 70 ont finalement abouti à la réunification de l’Allemagne en 1989.

Chapitre 8 — L’Australie

La crise d’Australie apparu après la Seconde Guerre mondiale. En effet, avant 1945, l’Australie était étroitement identifiée à la Grande-Bretagne, le pays qui l’avait autrefois colonisée au XVIIIe siècle. C’était une sorte de relation d’amour/haine mais, pendant longtemps, la Grande-Bretagne était la mère responsable et l’Australie était l’un de ses enfants.

Mais dans les années 1950, la Grande-Bretagne réduisit sa présence militaire dans la région et rompu ses liens commerciaux avec l’Australie au profit du commerce avec l’Europe continentale. C’était donc le signal que la Grande-Bretagne n’avait plus l’intention de protéger ou de soutenir financièrement l’Australie. C’est ainsi que l’Australie se retrouva en crise.

Contrairement à ces autres nations que nous avons pu voir, l’Australie ne cherchait pas activement à obtenir sa propre indépendance. Elle a donc dû trouver le moyen d’établir sa propre identité nationale,de fonctionner et de prospérer sans ses anciennes relations coloniales.

Mais cela ne fut pas immédiat, car le ministre australien de l’immigration de l’après-guerre, Arthur Calwell, était ouvertement raciste, faisant pression pour une “Australie blanche” qui n’accepterait que les immigrants blancs. Ce n’est qu’en 1972, lorsque le parti travailliste reprit le pouvoir pour la première fois depuis des décennies, que des changements sélectifs commencèrent à avoir lieu.

Le nouveau Premier ministre Gough Whitlam promulgua un plan global qui améliora les relations avec les voisins de l’Australie, la Chine et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, et mit fin à la fois à la politique de l’ “Australie blanche” et au système d’honneur britannique qui persistait. Whitlam augmenta également les dépenses de services aux communautés aborigènes et adopta une politique d’égalité de rémunération pour les femmes.

Un changement sélectif, qui eut lieu en 1999 et qui permis aussi à l’Australie de commencer à développer sa propre cuisine internationale unique, en élaborant des vins qui sont aujourd’hui considérés comme faisant partie des meilleurs du monde.

Et même si l’Australie a perdu le soutien militaire de la Grande-Bretagne, elle a trouvé un nouveau partenaire aux États-Unis, un pays qui l’a aidé à gagner le respect de ses voisins du Pacifique.

L’exemple de l’Australie montre bien qu’une crise peut donner naissance à une identité nationale nouvelle et plus diversifiée.

Il existe encore d’autres pays qui ont su se sortir de crise, mais aussi des pays qui vont devoir faire des changements sélectifs afin d’éviter une potentielle crise à venir ou lutter contre une crise déjà en cours.

Chapitre 9 — États-Unis

Les États-Unis ont de nombreux avantages mais aussi de nombreuses caractéristiques qui constituent une menace pour la démocratie.

Il est difficile de ne pas voir de parallèles entre l’histoire des autres pays que nous avons étudiés et ce qui se passe aux États-Unis aujourd’hui. Au Chili, nous avons vu comment un refus croissant de compromis politique a conduit à la tyrannie et comment les gens peuvent accepter une telle tyrannie au nom de la stabilité économique. Bien sûr, il existe de nombreuses différences entre les États-Unis et le Chili, mais nous ne devons pas supposer que les liens de l’Amérique avec les principes de la démocratie ne peuvent pas être défait.

Par exemple, l’une des pierres angulaires de la démocratie est le droit de vote, et les États-Unis ont une longue histoire de subversion dans ce domaine.

Après avoir accordé le droit de vote aux femmes dans les années 1920, les États-Unis ont adopté d’autres lois électorales dans les années 1960 pour abolir la discrimination raciale dans les bureaux de vote. Depuis lors, cependant, un certain nombre d’États ont promulgué d’autres lois qui continuent à rendre le vote de certaines personnes privées difficile.

L’une de ces lois est la loi sur l’identification des électeurs, qui exige que chaque électeur ait une pièce d’identité avec photo valide et à jour pour pouvoir voter. Dans certains États, comme le Texas, le DMV (Department of Motor Vehicles) le plus proche, qui délivre des permis de conduire ou des cartes d’identité d’État, peut se trouver à des centaines de kilomètres et n’être ouvert que pendant les heures de travail normales. Et pour les personnes les plus pauvres, prendre un jour de congé pour se rendre au DMV ou à un bureau de vote est un luxe qu’elles ne peuvent pas se permettre.

Il y a d’autres choses qui sapent la démocratie aux États-Unis, notamment les pratiques de financement des campagnes électorales qui ont transformé les élections en opérations de plusieurs millions de dollars qui exigent la majorité de l’attention d’un candidat. Selon un ancien sénateur, un politicien peut consacrer jusqu’à 80 % de son temps à la collecte de fonds. Et cela signifie également que les politiciens sont redevables aux donateurs qui ont de grosses sommes d’argent, ce qui fait que la politique, en général, semble interdite au citoyen moyen.

Mais ce qui rend également la politique peu attrayante, c’est l’attitude extrémiste et intransigeante qui caractérise une grande partie du paysage politique américain actuel. Par exemple, lorsque le président Obama est entré en fonction en 2008, le parti républicain a fait tout ce qu’il pouvait pour empêcher la mise en œuvre de l’une des initiatives d’Obama, quoi qu’il arrive. Ce genre de refus inflexible de compromis nuit non seulement à la démocratie, mais il rend également l’entrée en politique attrayante uniquement pour les personnes les plus motivées sur le plan idéologique.

Si de telles menaces à la démocratie doivent être résolues, les États-Unis doivent suivre l’exemple des autres nations : reconnaître et accepter le problème, en assumer la responsabilité et utiliser le changement sélectif pour trouver une solution. Peut-être est-il temps de réformer le financement des campagnes électorales ou de supprimer complètement les restrictions de vote ?

Conclusion

Le monde est confronté à une variété de menaces qui exigent une réponse unifiée.

Comme nous l’avons vu par le passé, les nations ont prospéré et se sont sorties de certaines situations économiques difficiles en s’intégrant à l’économie mondiale. Et les nations sont désormais tellement imbriquées dans les accords d’aide extérieure et de commerce qu’il n’est que logique d’envisager la crise potentielle à laquelle nous sommes confrontés en tant que planète.

Le changement climatique, l’épuisement des ressources naturelles, les armes nucléaires et la répartition inégale des richesses figurent parmi les préoccupations les plus urgentes de l’humanité.

Mais nombre des problèmes auxquels le monde est confronté ne peuvent être résolus que si davantage de nations s’unissent pour reconnaître le problème, prendre leurs responsabilités et procéder à des changements sélectifs.

La crise est parfois inévitable, tant pour les individus que pour les sociétés en général. Et de nombreuses fois dans l’histoire, certains facteurs, comme l’auto-évaluation honnête et la prise de responsabilité, ont conduit à des changements durables et positifs. Et aujourd’hui, dans un monde globalisé, il est temps de commencer à faire ces choses ensemble, non seulement en tant qu’individus ou nations, mais aussi en tant que race humaine collective. Ce ne sera pas facile, mais comme nous l’avons vu, le changement ne l’est jamais.

« Cette intelligence du temps et de l’espace d’hier à aujourd’hui, c’est notre chance, dont aucune société passée n’a bénéficié à un tel degré. J’ai écrit ce livre avec l’espoir de contribuer à ce qu’un nombre suffisant de contemporains saisissent cette chance et fassent la différence. » Jared Diamond

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